Le Parti Social-Démocrate d'Allemagne (SPD) : Histoire et Évolution

Le Parti social-démocrate d'Allemagne (en allemand : Sozialdemokratische Partei Deutschlands, abrégé en SPD) est un parti politique allemand de gauche, fondé en 1875 sous le nom de SAP et rebaptisé SPD en 1891. Il s'agit du plus ancien parti politique d'Allemagne et du seul grand parti actuel de la République fédérale d'Allemagne dont une forme comparable existait avant la Seconde Guerre mondiale. Il compte environ 500 000 adhérents, ce qui le place, avec la CDU, parmi les partis politiques allemands les plus importants en termes de membres.

Statistiques des adhérents du SPD

Origines et Premières Années (XIXe siècle)

La social-démocratie allemande trouve ses origines dans la révolution de Mars 1848 et se développe durant la période de l'Empire allemand. Les premiers germes du mouvement ouvrier allemand ont eu lieu dans la première moitié du 19e siècle, notamment durant les révolutions de 1848, mais le mouvement restait alors relativement faible. Politiquement, le cadre germanique était divisé entre la Prusse, l'Autriche et de nombreux petits États, et l'unité nationale a tardé à se constituer. La révolution de 1848 fut une tentative d'unification, mais son échec a reporté ce processus, qui ne sera achevé que sous la direction autoritaire du chancelier Bismarck en 1871, lors de la fondation de l'Empire allemand.

Le premier véritable parti ouvrier d'Allemagne, et du monde, est l'Association générale des travailleurs allemands (ADAV), fondée en 1863 par Ferdinand Lassalle. À la fin des années 1860, August Bebel et Wilhelm Liebknecht, convaincus par le marxisme, cherchèrent à construire un « grand parti ouvrier révolutionnaire ». Pour ce faire, ils militèrent au sein d'un regroupement d'associations ouvrières (la VDAV) non alignées sur Lassalle. En août 1869, lors du congrès de la Fédération à Eisenach, fut créé le Parti ouvrier social-démocrate (Sozialdemokratische Arbeiterpartei, SDAP).

En 1871, suite à la victoire allemande contre la France, le pays fut de fait unifié dans l'Empire allemand. Parallèlement, la répression s'accentua contre les deux partis, les poussant à se rapprocher. À ce moment-là, l'ADAV était plutôt en déclin par rapport au SDAP, et il existait une aspiration à l'unité au sein de la classe ouvrière. En 1875, l'ADAV et le SDAP fusionnèrent lors d'un congrès à Gotha, formant le Parti socialiste ouvrier d'Allemagne (SAPD). Le programme adopté lors de cette fusion était un texte de compromis d'inspiration marxiste, mais faisant une large place aux idées lassalliennes. Marx et Engels approuvèrent cette fusion, mais se montrèrent mécontents de ce programme, qu'ils jugeaient opportuniste et antiscientifique.

Face à la croissance numérique, sociale et politique du prolétariat, Bismarck tenta d'arrêter sa progression en interdisant le parti. Pendant douze ans, de 1878 à 1890, les lois antisocialistes tentèrent de juguler le mouvement ouvrier. Bien que ces lois n'empêchassent pas les socialistes de se présenter aux élections, elles leur interdisaient toute propagande et la publication de journaux. La police pourchassait les militants, dispersait les réunions. Les militants connus étaient privés de leur gagne-pain, bannis de leur ville, et les libraires ainsi que les aubergistes étaient mis sous surveillance.

Malgré cette répression, le parti réussit à continuer sa diffusion et sa publication de presse depuis l'étranger, échappant à la censure par la circulation clandestine. La vie du parti se transforma, devenant une école d'organisation, où les militants apprenaient le dévouement et l'art de ne pas succomber aux provocations policières. La possibilité de participer aux élections et d'élire des députés au Parlement offrait une tribune pour mener des batailles politiques larges et contourner la censure sur la presse.

Vers la Première Guerre Mondiale et la République de Weimar

Après l'abrogation des lois antisocialistes, le SAP fut renommé SPD en 1890. Il s'imposa rapidement comme l'un des principaux partis politiques allemands, malgré les arrestations fréquentes de ses rédacteurs en chef, de ses cadres et de ses élus. Dans la seconde moitié des années 1890, Eduard Bernstein déclencha le débat dit « révisionniste », interrogeant la voie révolutionnaire ou réformatrice du parti.

Lors des élections de 1912, le SPD devint pour la première fois le premier parti politique du pays en termes de suffrages recueillis, obtenant 34,8 % des voix et 110 sièges au Reichstag, détrônant ainsi le Zentrum. Toutefois, il resta dans l'opposition jusqu'aux réformes d'Octobre de 1918 et à la proclamation de la République de Weimar en 1919. Le SPD fut l'un des partis fondateurs de cette nouvelle république, aux côtés du parti libéral DDP et du parti catholique Zentrum.

Au cours des années, différents courants politiques se développèrent au sein de la social-démocratie. Certains se scindèrent du SPD, mais à l'exception du Parti communiste d'Allemagne (KPD), ils finirent par y être réintégrés. À ses débuts, la tendance démocrate, dite « radicale », fortement influencée par Lassalle, dominait le mouvement. Elle était favorable au corporatisme, ce qui limitait l'influence du syndicalisme. Ce n'est que par la suite que le marxisme s'imposa. Le véritable tournant eut lieu dans les années 1890 avec le débat interne sur la manière de mettre en place les idées du parti. L'aile réformatrice gagna en influence face à l'aile révolutionnaire qui, à la mort de Bebel en 1913, se retrouva en minorité.

Pendant la Première Guerre mondiale, l'USPD (Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne) fit scission en 1917 pour protester contre la politique de paix des forteresses menée par le reste du SPD. Le parti vota en effet les crédits de guerre le 4 août 1914, une décision décrite par Rosa Luxemburg comme « une déroute politique et morale allant jusqu’à l’anéantissement, un effondrement inouï ».

L'aile gauche de l'USPD, la Ligue spartakiste, donna naissance en janvier 1919, après la révolution de 1918, au Parti communiste d'Allemagne (KPD). L'USPD absorba finalement la majorité de gauche du KPD en 1920. La grande majorité des restes de l'USPD rejoignit finalement le SPD en 1922.

Au début de la révolution allemande, le SPD et l'USPD s'allièrent pour placer le chef du SPD, Friedrich Ebert, au poste de président. Après l'échec du parti et de ses partenaires bourgeois aux élections de 1920 (le SPD passant de 38,7 % à 21,6 % des voix, tout en restant premier parti d'Allemagne), le SPD ne participa plus aux gouvernements que de manière anecdotique. La montée du Parti communiste d'Allemagne (KPD) ne tarda pas à limiter l'influence du SPD. De plus, une partie de la gauche du SPD fut exclue en 1931 et fonda le Parti socialiste ouvrier d'Allemagne (SAPD).

Répression des sociaux-démocrates sous le régime nazi

La Période Nazie et la Reconstruction d'Après-Guerre

Après l'arrivée au pouvoir des nazis, le SPD fut le seul parti à ne pas voter la loi des pleins pouvoirs au Reichstag le 23 mars 1933. Le KPD était déjà interdit. Comme tous les autres partis et syndicats allemands (à l'exception du parti unique NSDAP), le SPD fut interdit par le gouvernement nazi dès l'été 1933. De nombreux membres du parti partirent en exil ; les autres furent poursuivis, emprisonnés de manière provisoire ou envoyés dans les camps de concentration, où certains perdirent la vie. Des militants du SPD participèrent à la résistance allemande au nazisme.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne fut divisée en plusieurs zones occupées par différentes armées (France, États-Unis, Royaume-Uni et URSS). Rapidement, la guerre froide émergea. La division de l'Allemagne affaiblit le SPD en le coupant de sa base ouvrière de la Prusse industrielle, située en zone soviétique. En zone soviétique, future RDA, les autorités soviétiques et les cadres du KPD, bénéficiant de la complicité de cadres sociaux-démocrates comme Otto Grotewohl, forcèrent la fusion du SPD avec le KPD, donnant naissance au Parti socialiste unifié d'Allemagne (SED), qui devint ensuite le parti dirigeant de la RDA.

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le SPD renaît de ses cendres dans toutes les zones d'occupation et reprend l'organisation et l'idéologie qui étaient les siennes avant le conflit. La bonne santé économique de l'Allemagne le laisse toutefois dans un premier temps dans l'opposition. Il faut attendre 1966 pour que le parti sorte de l'opposition en gouvernant en tant que partenaire minoritaire de la CDU/CSU. Le parti accède enfin à la chancellerie en 1969 et restera à la tête du gouvernement jusqu'en 1982, porté par les chanceliers Willy Brandt puis Helmut Schmidt.

L'Après-Guerre et la République Fédérale d'Allemagne

En 1959, le programme de Bad Godesberg marque un tournant décisif : le SPD abandonne toutes ses références marxistes. Il ne se considère alors plus comme un parti de classe, mais comme un parti du peuple. Ce changement permet l'entrée du parti dans une grande coalition avec la CDU/CSU dirigée par le chancelier fédéral Kurt Georg Kiesinger de 1966 à 1969. La participation du SPD à cette coalition gouvernementale confirme qu'il fait désormais partie de l'establishment.

En 1969, Willy Brandt prend la tête d'une coalition avec les libéraux du FDP, donnant de nouveaux espoirs aux partisans d'une politique progressiste, notamment dans les mouvements estudiantins. Son mandat est marqué par l'Ostpolitik sur le plan étranger et par l'interdiction pour les extrémistes d'entrer dans la fonction publique. Helmut Schmidt, qui succède à Brandt au poste de chancelier, dispose de moins de liberté politique. Le parti est sous pression. Les actes terroristes d'extrême gauche de la RAF poussent les conservateurs à exiger un renforcement sécuritaire. De l'autre côté, l'aile gauche, durablement renforcée par les mouvements de 1968, critique vivement la politique énergétique et la politique ferme adoptée dans la crise des euromissiles.

La fin de la coalition sociale-libérale en 1982, date à laquelle le FDP rompt la coalition, plonge le parti dans l'opposition pour longtemps. En 1983, les Verts (Grüne) font leur entrée dans le jeu politique en obtenant leurs premiers sièges au Bundestag.

Le 7 octobre 1989, Markus Meckel, un pasteur, et Martin Gutzeit fondent le Parti social-démocrate de RDA, non inféodé aux anciennes structures communistes. En 1990, le parti social-démocrate est-allemand, reconstitué à l'automne 1989, fusionne avec le SPD ouest-allemand.

Le SPD au Tournant du XXIe Siècle

En 1998, la vision de Brandt devient réalité : Gerhard Schröder est élu chancelier avec le soutien d'une coalition SPD-Verts. Le président du parti, Oskar Lafontaine, est nommé ministre des Finances. Le conflit entre la Realpolitik du chancelier et les positions keynésianistes plus marquées à gauche de son ministre/chef-de-parti est inévitable et aboutit à la démission de Lafontaine de toutes ses fonctions en mars 1999.

En 2003, l'Agenda 2010 est voté, symbole de la politique économique libérale de Schröder. Il rencontre une forte résistance interne et crée des dissensions entre les différents courants politiques du parti. Le 25 mai 2005, Oskar Lafontaine rend sa carte de membre et intègre dans la foulée l'Alternative électorale travail et justice sociale (WASG), qui venait de passer une alliance électorale avec le PDS, le successeur du SED est-allemand, pour les élections de l'automne. La WASG s'était formée quelques mois plus tôt par scission du SPD.

Le parti n'a pas le vent en poupe : le nombre d'adhérents, proche d'un million dans les années 1970, passe à moins de 600 000 en 2005. La défaite lors des élections régionales en Rhénanie du Nord-Westphalie, bastion du parti, pousse le chancelier et la direction du SPD à appeler à des élections législatives anticipées. Lors des élections fédérales de 2005, ses rivaux à gauche, WASG et PDS, font liste commune sous le nom « Die Linke.PDS » (La Gauche.PDS), menés par l'ancien président du SPD, Oskar Lafontaine. Malgré les sondages qui prévoient une catastrophe pour le SPD, le parti limite les dégâts ; bien que battu, il fait quasiment jeu égal avec la CDU (36,8 % des voix et 226 députés pour la CDU contre 36,2 % et 222 députés pour le SPD).

Après les élections, les principaux promoteurs de l'Agenda 2010, Gerhard Schröder et le ministre de l'Économie et du Travail, Wolfgang Clement, ont quitté le premier plan de la politique. Dès lors, le SPD se retrouve dans la situation difficile de devoir gouverner avec la droite, alors que le parti Die Linke peut s'établir comme le seul parti d'opposition de gauche.

Un problème structurel pour le parti reste que son programme et son orientation officielle sont encore en grande partie ceux du congrès réformateur de Bad Godesberg de 1959 et des années 1970, ce qui crée une division interne entre ceux qui souhaitent rester fidèles à ces idées et un courant favorable à une « modernisation » du parti vers des positions plus « centristes ».

Pour contrer la montée en puissance de Die Linke, Kurt Beck oriente le SPD dans le sens d'une ligne politique plus ancrée à gauche, remettant en question les réformes entreprises sous l'égide de Schröder. Ce revirement fera long feu : dans le courant de l'année 2008, Beck est renversé par l'aile droite du parti, qui le remplace par Franz Müntefering et désigne Frank-Walter Steinmeier comme candidat à la chancellerie. Les deux hommes, proches de Schröder et membres du gouvernement de grande coalition, réalignent le SPD sur ses positions centristes.

Ces défaites coïncidant avec une montée en puissance de Die Linke, le SPD entreprend un nouveau virage à gauche à quelques jours du scrutin fédéral. Steinmeier s'obstine cependant à rejeter toute forme d'accord national avec Die Linke, et prône même la formation d'une coalition « en feu tricolore » fédérant le SPD, les Verts et le FDP, qui mène dans le même temps une campagne clairement libérale. Cette accumulation de difficultés et de contradictions sera à l'origine d'une défaite historique aux élections fédérales de 2009 : avec seulement 23 % des voix, le SPD perd plus de onze points, un tiers de ses élus et réalise sa plus mauvaise performance depuis la chute du nazisme.

Évolution des résultats électoraux du SPD

Le SPD dans les Années 2010 et au-delà

Lors du congrès suivant, tenu à Dresde les 12, 13 et 14 novembre 2009, le parti rénove l'ensemble de sa direction. L'ancien ministre fédéral de l'Environnement Sigmar Gabriel est élu président avec 94 % des voix, tandis qu'Andrea Nahles, figure de l'aile gauche du SPD, devient secrétaire générale.

Les élections fédérales de 2013 sont un succès pour le parti d'Angela Merkel, qui obtient 41,5 % des voix et rate la majorité absolue de seulement cinq sièges, contre 25,7 % à son principal rival, le SPD, dont la campagne menée par Peer Steinbrück est jugée mauvaise par les analystes politiques. Le SPD choisit de s'allier avec la droite, alors que l'ensemble des forces de gauche et des écologistes dispose de la majorité des sièges. Il obtient six portefeuilles ministériels, Sigmar Gabriel devenant en particulier vice-chancelier.

À la suite de l'élimination du parti libéral (FDP) lors des élections de 2013, la reconstitution d'une « grande coalition » sous la direction d'Angela Merkel s'avère inévitable. À l'issue de négociations serrées, le SPD et la CDU parviennent à un accord prévoyant notamment l'introduction d'un salaire minimum universel et la revalorisation des petites retraites, un programme approuvé par plus de 75 % des militants du parti. Six ministres sociaux-démocrates (sur 15) entrent au gouvernement, parmi lesquels Sigmar Gabriel à la tête d'un grand ministère de l'Économie et de l'Énergie et Frank-Walter Steinmeier aux Affaires étrangères.

Cette participation est cependant sanctionnée aux élections de septembre 2017. Le candidat du parti, Martin Schulz, ne parvient pas à incarner une alternative face à la chancelière sortante, elle-même affaiblie. Le parti essuie une nouvelle défaite en ne remportant que 20,5 % des suffrages. Après avoir écarté dans un premier temps la reconduction de la « grande coalition », il revient sur cette position pour éviter des élections anticipées après l'échec des discussions entre les conservateurs, les libéraux et les Verts. À l'issue de négociations serrées avec la CDU-CSU, il participe de nouveau à un gouvernement de « grande coalition » formé en mars 2018. Si cette décision est approuvée par 66 % de ses militants, le parti reste affaibli et entre ainsi dans une phase critique de son histoire.

La question sociale prend une place grandissante dans les débats de la campagne électorale. Les sociaux-démocrates soulignent la nécessité d'une nouvelle politique sociale. Les Verts vont dans le même sens, soulignant que si tout le monde bénéficiera de la protection du climat, ce sont aujourd'hui surtout les personnes à faibles revenus qui souffrent le plus des effets de la crise climatique. Les chrétiens-démocrates s'efforcent d'agiter le spectre d'un virage gauchiste incarné par Olaf Scholz, une accusation jugée dénuée de fondement par beaucoup, qui y voient plutôt le retour de la social-démocratie allemande.

Le SPD, historiquement constitué des ouvriers et des artisans, a vu sa base électorale se transformer dans la seconde partie du XXe siècle. Elle repose aujourd'hui avant tout sur les fonctionnaires et les salariés. Au plan régional, le parti est mieux représenté dans l'ouest de l'Allemagne.

La structure du parti repose sur les assemblées générales annuelles où les décisions importantes sont prises par les délégués, élus indirectement par la base des militants.

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