La Bicyclette de Jacques Réda : Une Métamorphose Poétique

L'œuvre de Jacques Réda, par son exploration des lieux et du besoin de s'y situer, trouve une illustration particulièrement évocatrice dans son recueil Hors les murs, publié en 1982. Bien que le titre puisse suggérer une échappée hors des contraintes urbaines, les premiers poèmes nous ancrent dans des quartiers parisiens, révélant une poésie qui ne fuit pas le quotidien le plus humble, mais s'en nourrit.

Ce recueil présente le résultat de relevés topographiques méticuleux de lieux parcourus, principalement à Paris et ses environs. Ce travail de cartographie poétique s'appuie sur la mesure et les jalons que sont la versification et les rimes. Ces outils subjectifs remplacent les balises conventionnelles de l'espace, marquant le territoire partagé avec douceur et respect. Comme l'exprime Réda : "Non, l’espace n’arrive pas à comprendre pourquoi de toutes parts on s’acharne, c’est le mot, à le traquer et parquer en entrepôts […]".

Grâce à une myriade d'images fortes et d'inventions facétieuses, les formes classiques employées par Réda contrastent avec la réalité commune et mouvante de la vie et des paysages urbains. Ce contraste inattendu bouscule le lecteur, l'amenant à percevoir les "lieux communs" de la ville non plus comme mornes et inutiles, mais comme animés, participant au foisonnement du vivant. La métaphore rend à ces lieux une dignité poétique souvent négligée.

Le mouvement est essentiel à cette mécanique poétique. Il nous porte de l'intérieur vers l'extérieur, de l'intra-muros à l'extra-muros, sans hiérarchie prédéfinie. Jacques Réda arpente sans exclure, considérant tout, et au fil de ses pas, il explore ce que signifie voyager, laisser son empreinte, inscrire les rencontres dans son vécu. Son rythme, celui du "bonhomme de chemin", suggère que le chemin lui-même façonne l'individu, le tout exprimé avec une feinte désinvolture.

Le Commencement du Mouvement : La Péniche "Biche"

L'incipit du recueil, "La péniche, tiens, s’appelle Biche, vide elle avance la proue en l’air, doucement.", donne le ton. Cette phrase, issue du texte liminaire "Deux vues de Javel", nous plonge immédiatement dans une scène en mouvement, nous invitant à accompagner le poète in medias res.

L'attention portée aux moyens de transport, thème récurrent dans l'œuvre de Réda, est ici déterminante. La péniche "Biche", elle aussi en mouvement, semble quitter le quai, peut-être s'apprêtant à sortir "hors des murs", quittant Paris par l'ouest. Ce détail, l'appellation d'un bateau, peut sembler incongru, mais le contraste entre le nom évoquant la nature sauvage et le contexte urbain crée une puissante évocation poétique. Le nom "Biche" peut suggérer un voyage à venir, de la ville vers la campagne, et interroger la notion de "nature" face à la "culture".

Jacques Réda explique sa fascination pour ce nom : "Je crois simplement avoir été retenu par ce nom de cervidé attribué à un type d’embarcation dont la vitesse et l’agilité ne sont pas les qualités principales. Ou y avoir reconnu un de ces termes affectueux que marins et mariniers emploient souvent pour baptiser leur propre moyen de transport sur les eaux." Il établit un parallèle avec son propre deux-roues, le considérant comme un "vrai compagnon de route". Il évoque également un "chaland baptisé Paulhan", comme si son patron était un lecteur des Fleurs de Tarbes, manifestant ainsi une forme de "hasard objectif" cher aux surréalistes.

Pour Réda, le mouvement est une condition fondamentale de l'existence. Même en repos apparent, nous sommes en mouvement dans le temps, et l'univers lui-même est en perpétuelle évolution. Tenter de gouverner ce mouvement peut avoir deux motivations : soit abolir l'espace et le temps dans une intention prométhéenne, soit accéder au "mouvement pur", au cœur de cette dynamique universelle. La musique, particulièrement le jazz et les "riffs" de Count Basie, lui a appris à appréhender ce rythme fondamental. L'univers, à la fois catastrophe incohérente et danse jubilatoire, invite à s'y associer par le rythme, le surcroît lyrique étant notre contribution personnelle, notre réponse à l'émerveillement ou au désespoir.

Sa prédilection pour le vers régulier provient de cette façon de ressentir ce qui est, et peut-être ce qui n'est pas. Le vers devient un "riff" aux nuances rythmiques riches, offrant l'illusion de s'insérer dans une mesure souple et rigoureuse du tout.

La Mécanique Poétique et le Mouvement Universel

Mathieu Hilfiger souligne que nous évoluons toujours in medias res, dans le flux incessant du fleuve universel du mobilisme héraclitéen. L'écriture poétique elle-même, loin d'être extérieure à cette dynamique, en est à la fois le moteur et l'épiphénomène. C'est dans cette perspective que Réda parle de "mécanique poétique", terme qu'il reprend avec une certaine réserve mais qu'il juge approprié.

Le temps et l'espace, pour Réda, relèvent du phénomène de "battement", de leur interdépendance. Cette idée, issue d'une réflexion sur la physique et la théologie, suggère que la matière elle-même est garante de l'unité de l'espace et du temps. Même si ces questions dépassent le cadre de ses "petites excursions dans la banlieue parisienne", Réda estime que toute notre activité reflète ce modèle fondamental du "battement".

La musique, en particulier le jazz, est une autre clé pour appréhender ce mouvement. Réda mentionne son goût pour le jazz dit "classique", soulignant son caractère essentiellement rythmique, reflet fidèle de ce "battement". L'intérêt pour le jazz, avec sa "pure et simple merveille humaine et pour ainsi dire algébrique du blues", est pour lui un élément fondamental.

Illustration d'une péniche naviguant sur la Seine avec le nom

Le Poème "La Bicyclette" : Du Réel à la Vision Cosmique

Le poème "La Bicyclette", publié en 1989, illustre parfaitement cette transfiguration du quotidien en extraordinaire. Il explore la manière dont un objet banal peut devenir source d'émerveillement poétique, le poète utilisant des oppositions pour souligner la beauté inattendue de la bicyclette, perceptible seulement par celui qui prend le temps d'observer.

La Description Initiale : Un Objet Quotidien

Au début du poème, la bicyclette est décrite dans sa réalité concrète : "un grand vélo noir", avec ses "rayons", son "guidon", ses "roues". La banalité est soulignée par l'emploi de l'article indéfini et des verbes introductifs comme "c'est" ou "Il a". Cependant, dès cette description, une certaine beauté émerge à travers des termes mélioratifs comme "grâce" et "proportions parfaites", soutenus par le rythme du vers.

Le cadre est celui d'une rue parisienne, un dimanche soir, un lieu calme et silencieux. Le temps semble suspendu, contribuant à une atmosphère de quiétude. Des détails prosaïques, presque scénographiques, comme la rue vide, le chien qui aboie, ou le jardin clos, ancrent la scène dans le réel.

La Métamorphose Progressive

La bicyclette, tout en restant reconnaissable, commence à s'animer. Elle est qualifiée de "bête en éveil", puis de "oiseau" prenant son envol, symbolisant la vie insaisissable et l'idéal de beauté que le poète cherche à capturer par les mots.

Le décor lui-même se transforme. L'espace clos du jardin, fait de formes géométriques et naturelles, s'élargit progressivement pour embrasser le village, puis la nature environnante (bois, étangs), et enfin le cosmos. L'image de la bicyclette se confond avec le soleil, ses rayons devenant des "astres en fusion", des "gouttes d'or", des "grappes d'étincelles".

Cette transfiguration est mise en scène par l'utilisation du pronom impersonnel "on" et du conditionnel, créant une expérience universelle et onirique. Le poème chemine de la perception visuelle à l'interprétation, puis à la rêverie, amplifiant la vision et l'affranchissant de la réalité.

Schéma représentant la progression du poème : de la description de la bicyclette à la vision cosmique, avec des étapes intermédiaires.

Le Pouvoir de l'Écriture Poétique

Le poème "La Bicyclette" démontre le pouvoir de l'écriture poétique à transfigurer le réel. Par les mots et les images, le poète anime les objets et le monde, transformant le quotidien en un spectacle de beauté et de lumière. L'observateur s'efface, laissant le lecteur vivre cette métamorphose, ce "miracle poétique".

Jacques Réda, à travers cette exploration, nous invite à considérer notre rapport au monde, au mouvement, et à la manière dont la poésie peut révéler la profondeur insoupçonnée des choses les plus simples.

[Les ruines de Paris]

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