Les prémices du vélo et les pionniers
L'histoire du cycle est riche en inventions et en pionniers qui ont façonné notre rapport à la mobilité. Dès le milieu du XIXe siècle, l'Angleterre a connu une effervescence particulière avec la Seconde Révolution Industrielle, où tout semblait possible.
En 1818, l'ingénieur Karl Drais déposait un brevet pour la Draisienne, un nouveau moyen de transport qui sera commercialisé en France sous le nom de vélocipède. La même année, Denis Johnson brevetait en Grande-Bretagne un modèle de vélocipède à trois roues. Ce tricycle, stable, connut un grand succès auprès d'un public avide de nouveaux loisirs. Cependant, c'est l'invention de la pédale en 1861 qui consacra définitivement le vélocipède, surnommé affectueusement « tape-cul » en raison de sa rusticité.
La bonne société se prit de passion pour ce nouveau moyen de transport, et c'est dans cette Angleterre en pleine mutation que grandit le jeune Thomas Stevens, né en 1854. Adolescent débrouillard et féru de sport, il partageait son temps entre les travaux de la ferme et la lecture de romans d'aventures. En 1872, il embarqua avec sa famille pour les États-Unis, s'installant près de Kansas City. Après s'être lassé des travaux agricoles, Thomas décida de partir à l'aventure, explorant l'ouest des États-Unis pendant une dizaine d'années, vivant de petits boulots.
Dans cette société tournée vers l'avenir, Thomas Stevens souhaitait se faire un nom. Inspiré par la mode du voyage et de l'exploration, et par le roman « Le Tour du monde en 80 jours », il prit la décision de réaliser son propre tour du monde à vélo.

Le Grand Bi et le premier tour du monde à vélo
En 1884, l'engouement pour le vélocipède en tant que véhicule de loisir s'était quelque peu tari. Les tricycles étaient lourds et lents, et l'époque était à la vitesse. C'est le Grand Bi, inventé en 1871 et sans cesse amélioré, qui devint la star des courses cyclistes. Sa grande roue avant permettait d'atteindre des vitesses importantes (jusqu'à 30 km/h), et plus la roue était grande, plus le vélo était rapide. La selle, placée très haut, rendait le Grand Bi dangereux, lui conférant une réputation sulfureuse et en faisant le cycle des jeunes hommes intrépides.
Contrairement à de nombreux grands voyageurs de l'époque, Thomas Stevens n'était pas issu d'un milieu bourgeois. Il économisa sou après sou pour acquérir un Penny Farthing (Grand Bi) de la Pope Manufacturing Company of Chicago pour 8 dollars. Malgré le poids, le manque de maniabilité et l'inconfort de la machine, Thomas Stevens s'élança par une belle matinée de printemps 1884, laissant derrière lui la baie de San Francisco.
Son objectif était de rallier Boston depuis San Francisco, soit près de 6000 km. Les difficultés rencontrées lors du franchissement des Montagnes Rocheuses avaient découragé les précédents concurrents. L'état des routes laissait à désirer, la météo était capricieuse, et le Grand Bi n'en faisait qu'à sa tête. Thomas Stevens enchaîna les chutes et finit par franchir à pied les passages les plus périlleux.
Grisé par son succès, Thomas Stevens chercha des sponsors pour financer la suite de son voyage. Le cyclisme était le sport de plein air préféré des Américains, et son exploit avait passionné les foules. Il eut l'idée de vendre son histoire à différents magazines et se fit embaucher comme correspondant pour Outing, un mensuel récréatif illustré.
Après un hiver à New York, Thomas Stevens embarqua en mars 1885 avec son Grand Bi pour Liverpool. Le 4 mai 1885, il s'élança depuis Liverpool, accompagné par vingt-cinq cyclistes du Liverpool Velocipede Club. Il traversa l'Angleterre, puis la France, l'Allemagne et l'Autriche. Il fut rejoint par un cycliste hongrois pour la traversée de la Hongrie, et atteignit Constantinople le 2 juillet 1885.
La partie la plus périlleuse de son voyage commença le 10 mars 1886, à la frontière afghane. Arrêté et emmené en détention, il proposa une démonstration de son Grand Bi à ses geôliers. Après quelques jours de captivité, il fut reconduit à la frontière perse, son Grand Bi tant bien que mal réassemblé.
Thomas Stevens poursuivit sa route en ferry vers l'Inde, traversa le nord du pays, puis Hong Kong et la Chine, éprouvant des difficultés à trouver son chemin et constatant la fatigue de son Grand Bi. Il atteignit Yokohama, au Japon, fin 1886, bouclant ainsi son tour du monde à vélo le 17 décembre 1886.
Thomas Stevens est le premier homme à avoir réalisé un tour du monde à vélo, parcourant près de 22 000 km à travers treize pays et trois continents. Il rassembla ses lettres dans un livre intitulé « Autour du monde sur un vélo » et continua ses expéditions avant de se retirer en Angleterre, où il mourut en janvier 1935. Son exploit ouvrit la voie à d'autres cyclistes amateurs en quête d'aventure.

L'évolution du cyclisme et l'invention du cyclo-pousse
Au début des années 1890, l'invention de la bicyclette de sécurité, plus maniable grâce à sa chaîne entraînant des roues de tailles égales, rendit la pratique du vélo beaucoup plus sûre. En 1894, Annie Londonderry réalisa le premier tour du monde à vélo par une femme.
Parallèlement, d'autres innovations transformaient le monde du cycle. L'ingénieur français Pierre Maurice Coupeaud, né en 1872, fut un acteur majeur de ces évolutions. Diplômé de l'École des Mines et grand sportif, il quitta la France à la fin des années 1920 pour s'installer à Phnom Penh, au Cambodge.
En 1933, il y créa les « Établissements Pierre Coupeaud et Cie », une importante société de cycles. Face au traditionnel pousse-pousse, symbole d'une extrême pauvreté, Coupeaud imagina un astucieux tricycle articulé. Le passager était assis à l'avant dans une nacelle protégée, tandis que le conducteur pédalait à l'arrière. Ce nouveau moyen de transport, plus humain, reçut l'agrément du Ministère des Colonies en 1935.
En 1936, Coupeaud organisa une démonstration spectaculaire : deux excellents cyclistes locaux parcoururent les 240 km entre Phnom Penh et Saïgon en 17 heures et 20 minutes à bord d'un cyclo-pousse. Malgré le succès, l'administration de Saïgon autorisa initialement la mise en service de seulement vingt cyclos à usage public.
L'œuvre de Coupeaud connut un fort succès, devenant numéro un à Saïgon, Hanoï et Phnom Penh. Durant les guerres d'Indochine et du Vietnam, le cyclo-pousse joua un rôle essentiel dans diverses tâches, devenant un symbole de la résistance du peuple.
Cependant, l'économie du Vietnam fut ruinée par l'isolement diplomatique, l'embargo américain et les guerres. Depuis les années 1990, avec l'ouverture économique et le développement urbain, le cyclo-pousse est en déclin, remplacé par le mototaxi au Vietnam et le « tuk-tuk » motorisé au Cambodge. Néanmoins, il subsiste, notamment grâce au tourisme, offrant aux visiteurs une découverte intime de la ville.
De manière surprenante, le cyclo-pousse connaît un regain d'intérêt dans les pays occidentaux pour lutter contre la pollution. Les États-Unis, le Canada et certains pays d'Europe, dont la France, l'importent pour le tourisme, le transport de marchandises et la livraison à domicile. Des familles l'ont même adopté pour transporter leurs enfants à l'école.

Paul de Vivie, dit Vélocio, et le cyclotourisme
Une autre figure emblématique des débuts du cyclotourisme français est Paul de Vivie (1853-1930), plus connu sous le pseudonyme de Vélocio. Né en 1853, il enfourcha sa première bicyclette en 1881 et devint secrétaire du Club des cyclistes stéphanois.
Son commerce de soierie l'amena souvent en Angleterre, où il apprécia la haute qualité de l'industrie du cycle. Précurseur, il fonda en 1886 « l'Agence Générale Vélocipédique » et en 1892 la manufacture Stéphanoise de Cycles « La Gauloise ».
Vélocio milita pour la création d'un Touring Club de France, sur le modèle anglais. Influencé par la pensée de Sénèque et d'Épicure, il prônait une vie simple, saine et naturelle, et célébrait les beautés de la Nature. Il considérait le vélo comme un formidable instrument de perception du monde, un outil permettant à l'homme de donner toute sa mesure et de façonner son caractère.
Amateur de grandes randonnées, il effectuait 20 000 kilomètres par an à vélo et réalisait des étapes de 40 heures. Il fut à l'origine des « Diagonales de France » et parcourut de nombreuses fois de grandes distances, comme les 660 kilomètres entre la France, la Suisse et l'Italie en 1900.
C'est lui qui inventa le nom de cyclotourisme. Il promut cette pratique avec passion à travers des articles dans la revue Le Cycliste qu'il avait créée. Vélocio s'intéressa également au dérailleur, souhaitant rendre la bicyclette la plus commode possible pour les cyclotouristes. Il fut également précurseur en diététique, démontrant qu'il était possible de rouler longtemps en suivant quelques règles élémentaires de pratique et d'hygiène.
Vélocio fut renversé par un tramway en 1930 et mourut à Saint-Étienne. Un monument lui est dédié au col du Grand Bois, et une course chronométrée, la montée Vélocio, est organisée chaque année en son honneur.

Le cyclocross : une discipline exigeante
Le cyclocross est une discipline cycliste apparue au tournant des XIXe et XXe siècles dans le sud de la France. Les coureurs sur route, pendant l'hiver, se préparaient à la saison suivante en parcourant des pistes et des chemins de traverse, n'hésitant pas à porter leur vélo ou à gravir des pentes en courant.
Les premières courses de cyclocross ont eu lieu en 1902. Le principe consiste à parcourir plusieurs fois un circuit balisé lors de courses de 20 à 60 minutes. Les athlètes empruntent principalement des prairies, des forêts et des champs, affrontant souvent la boue, la neige ou la pluie. Le parcours, généralement plat, est entrecoupé d'obstacles tels que des pentes raides ou des escaliers, obligeant à porter le vélo.
Les vélos de cyclocross ressemblent aux vélos de route, avec un guidon recourbé, mais leur structure est plus stable et leurs pneus plus profilés. En Suisse, les premiers championnats de cyclocross ont eu lieu en 1912.
Avec les années, des spécialistes du cyclocross se sont multipliés, bien que la polyvalence des cyclistes soit restée importante. Ferdy Kübler, premier Suisse à remporter le Tour de France, fut également champion de Suisse de cyclocross en 1945. Albert Zweifel, détenteur du plus grand nombre de victoires en cyclocross suisse, a également participé 16 fois au Tour de Suisse.
Dans les années 1970 et 1980, le cyclocross connaissait une grande popularité en Suisse, notamment grâce à une émission télévisée hebdomadaire. Cependant, dans les années 1990, l'intérêt du public a décliné, concurrencé par le VTT. Le cyclocross a cependant connu un regain d'intérêt ces dernières années, accueillant à nouveau la coupe du monde et les championnats du monde.
La pratique féminine du cyclocross a mis plus de temps à se développer. Les femmes suisses n'ont eu leur championnat national qu'en 2000, soit 88 ans après les hommes. L'argument de la difficulté de la discipline, supposant une moindre résistance féminine, a longtemps prévalu.
Aujourd'hui, les gravel bikes s'inspirent largement du cyclocross, offrant un cadre stable et des pneus plus larges et profilés, marquant une nouvelle tendance dans le monde du vélo.