Le phénomène sportif a envahi la planète, participant de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante : si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique.
C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans la collection "Espaces et Temps du Sport", dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret, et créée par Pierre Arnaud. Cette collection ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales, abordant des sujets variés tels que le sport et la formation de la jeunesse, les femmes et l'alpinisme, le naturisme et l'éducation corporelle, ou encore le syndicalisme des enseignants d'éducation physique.
Ce livre, résumé d'une thèse d'Histoire Contemporaine soutenue à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, se penche sur le Tour de France, une épreuve sportive d'une popularité exceptionnelle.
Le Tour de France : une popularité indéniable
"Le Tour de France est une épreuve vivante qui ne peut se contenter de vivre sur son passé", affirmait Henri Desgrange en 1938. Cette citation, datant de 1934, semble toujours aussi vraie aujourd'hui lorsque l'on évoque le succès populaire du Tour de France cycliste, un succès non seulement français, mais aussi international.
En effet, bien que l'épreuve sportive se déroule en France et se réclame depuis la Seconde Guerre mondiale du patrimoine national, elle s'inscrit aussi et surtout dans le patrimoine mondial en faveur du développement de la bicyclette et du sport cycliste. Qu'est-ce que ce Tour de France cycliste qui focalise l'attention de millions de personnes l'été venu ? Depuis plus de cent ans maintenant, plusieurs générations ont tenté de répondre à cette question sans jamais réellement réussir à donner une définition satisfaisante. Le Tour de France frappe les imaginations à tel point que chacun peut faire vagabonder un petit vélo dans sa tête à la simple évocation de cette course cycliste.
Convenons qu'il n'existe pas de définition globale du Tour de France, mais simplement des points de vues différents qui ont évolué avec le temps. Ainsi, au niveau sportif, le Tour de France serait "la plus incroyable des épreuves athlétiques et la démonstration expérimentale la plus saisissante de ce que peut fournir, dans le domaine physique, le potentiel volonté chez l'animal humain". Bien plus encore, beaucoup s'accordent pour définir cette épreuve cycliste comme une grande fête populaire qui "fait partie du patrimoine de la France, avec quelque chose de profondément culturel. La transmission se fait de père en fils, avec le grand-père qui raconte les histoires des vieux Tours".
En outre, le Tour de France possède aussi une connotation commerciale, et peut se présenter comme une fête du sport et de l'industrie, à cause de la caravane, automobile et publicitaire, qui précède et accompagne le peloton des cyclistes : "C'est ça le Tour : une fête populaire avec ses attroupements, sa poussière et ses tzam-la-boum et en attraction une course cycliste".

Le Tour de France à travers l'histoire et la recherche
Le succès du Tour de France surprend aujourd'hui encore par son ampleur et sa remarquable longévité, et même plus que jamais depuis l'avènement de son centenaire. À tel point que l'épreuve est sortie depuis un peu plus de deux décennies des sphères du monde sportif pour intéresser la recherche scientifique.
Comment une course cycliste issue de la société industrielle de la fin du XIXème siècle, créée à l'époque où les bicyclettes et les automobiles se répandent sur les routes, réussit-elle à perdurer à l'heure de la société de consommation de masse et du temps libre ? Le Tour de France semble ainsi pouvoir exister dans deux sociétés différentes : l'une utilisait la bicyclette comme moyen de locomotion et l'autre comme un instrument de loisirs.
Si Pierre Chany, dans sa "Fabuleuse histoire du Tour de France", est le premier à vouloir replacer l'épreuve dans son contexte historique, le phénomène socio-culturel n'apparaît encore qu'en arrière-plan. Dans les années 1990, Philippe Gaboriau considère le Tour de France comme un véritable phénomène de société et entame une étude sociologique en plaçant l'épreuve au cœur de la culture populaire française. Paul Bourl s'est ensuite intéressé à la géographie du Tour de France, dans la mesure où la carte du Tour est bien le premier élément de l'épreuve à être élaborée, avant toute autre considération. Mais ces éléments ne suffisent encore pas à expliquer toute la réussite moderne du Tour de France. Fabien Wille pense que ce succès réside dans les liens qui unissent le Tour de France à la télévision, et surtout dans sa mise en images.
Ces dernières années, les recherches se sont orientées vers l'histoire politique du Tour de France, notamment avec les travaux de Jean-Luc Boeuf et Yves Léonard, dans leur livre "La république du Tour de France", ainsi qu'avec "Le Tour de France, reflets de l'histoire et de la société" de Pierre Lagrue. L'épreuve cycliste, qui se dit apolitique depuis les débuts de L'Auto-Vélo, serait bien au contraire soumise aux évolutions politiques et sociales du XXème siècle.
Ces études ont permis de beaucoup mieux connaître le contexte dans lequel évolue le Tour de France. Cependant, de nombreuses questions demeurent encore en suspens : Qui sont ses créateurs ? Dans quel contexte a-t-il été créé ? Est-il officiellement reconnu d'intérêt public ? Le public a-t-il toujours été aussi nombreux sur le bord de la route ? Quand le Tour de France cesse-t-il d'être une simple course cycliste pour devenir une grande fête populaire ? N'agit-il que comme un gigantesque "opium du peuple" ou a-t-il une véritable utilité sociale ?
Le Tour de France : un phénomène de masse et médiatique
Ce qui frappe en premier lieu sur le Tour de France, c'est l'impressionnante foule qu'il réunit au bord des routes, de quelques milliers de personnes en 1903 à du quart de la population française aujourd'hui. Ces foules sont le symbole de la grande réussite populaire du Tour de France et elles représentent un véritable phénomène de société.
En outre, le Tour de France - grand spectacle gratuit - réunit tous les types de publics, comme l'écrivait Henri Desgrange en son temps : "Le Tour de France, c'est la réunion sur des milliers de kilomètres, dans un geste unique d'encouragement et d'applaudissement, du bourgeois, du prolétaire, du prêtre, du maître d'école, de l'écolier, de la douce fiancée, du paysan, du noble, de toutes les castes, de toutes les classes".
Un autre élément est aussi frappant lorsque l'on évoque le Tour de France, c'est celui du véritable déferlement médiatique qui l'entoure. Au mois de juillet, la "Grande Boucle" est partout présente : à la télévision, à la radio, à la une de la presse écrite, etc., au point qu'aujourd'hui au moins un milliard et demi de personnes regardent une étape à la télévision pendant l'été.
Il semble que le Tour de France utilise tout l'appareil médiatique existant pour diffuser les résultats de la course. Ainsi, le Tour de France utilise tous les médias à sa disposition et mobilise tous les publics. Or, ces deux éléments - publics et médias - ont un point commun, en ce sens qu'ils sont tous deux des révélateurs majeurs de la culture de masse.
Par "culture de masse", on entend "ce qui est répandu par les techniques de diffusion massive, les mass média (presse, cinéma, radio et télévision) au sein de la masse sociale sans tenir compte des structures internes (classe, âge, sexe)", ce qui apparaît être exactement le cas du Tour de France : il s'est répandu par les médias au sein de la population, sans distinction. En effet, l'épreuve a été créée par le quotidien sportif parisien L'Auto-Vélo, puis tous les grands médias français, mais aussi européens et mondiaux, ont diffusé les nouvelles de la course auprès du public.
Le Tour de France apparaît ainsi comme une construction médiatique et sans doute l'une des plus grandes réussites des médias au cours du XXème siècle, en ce qui concerne son impact auprès des populations et son poids dans l'histoire contemporaine française.
L'histoire du Tour de France. Des scandales au dopage et aux épreuves meurtrières | WAS
Le Tour de France : une histoire socio-culturelle et évolutive
Ce livre se propose de s'attarder plus particulièrement sur l'histoire socio-culturelle du Tour de France, selon une double approche. Tout d'abord, en replaçant l'épreuve cycliste dans son contexte historique, ensuite en s'intéressant plus particulièrement au public et aux médias, c'est-à-dire en insérant l'histoire du Tour de France dans le contexte de la culture de masse. Avec, en filigrane, une question : quel est l'impact de la presse sportive - qui a créé le Tour de France - dans l'histoire contemporaine française ? Car en effet, le Tour de France pourrait-il exister sans les médias ? Existerait-il encore de nos jours si le public n'était pas aussi nombreux sur le bord de la route ?
De 1903 à nos jours, le Tour de France a traversé différentes périodes. Conçu pour vendre plus de journaux, il entre rapidement dans l'arsenal de la Revanche, en présentant un tracé semblable à un chemin de ronde. De l'image des "Forçats de la route", l'épreuve cycliste va inverser la tendance et donner l'image d'une France qui gagne dans les années 30. Cela va lui permettre, après la Seconde Guerre mondiale, de s'inscrire dans le patrimoine national. Puis, dans un contexte d'ouverture à l'Europe, de Guerre Froide et de développement de la civilisation des loisirs, le Tour de France a dû s'adapter à ces mutations socio-culturelles pour continuer d'exister.
Après la crise des "Trente Glorieuses", le Tour de France a réussi à intégrer le courant de la mondialisation, grâce à la télévision, mais il rejette désormais les valeurs de la troisième révolution industrielle en dénonçant le phénomène du dopage. Et si pour l'avenir, 66% des Français pensent que l'épreuve fêtera son bicentenaire, il est aussi intéressant de s'interroger, au travers de son histoire socio-culturelle, pour savoir si le Tour de France n'est pas seulement un des éléments constitutifs de la culture de masse en France, mais s'il n'est pas, en plus, une partie vivante et significative de la culture populaire française.
L'édification du "Chemin de Ronde" (1870-1918)
L'une des vocations premières du Tour de France semble de vouloir accorder son nom à la réalité géographique du pays, c'est-à-dire que le Tour de France ne doit pas se contenter de faire étape dans toutes les grandes villes, il doit réellement faire le tour de la France. Après le succès de la première édition, c'est dans cet état d'esprit que les organisateurs orientent les nouveaux défis à faire accomplir aux coureurs cyclistes.
Ainsi, le parcours tend très rapidement, en moins de dix ans, à rejoindre toutes les frontières du pays, naturelles comme politiques. Et dès 1911, tous les finistères de la géographie française sont visités par la grande épreuve cycliste. Mais le Tour de France ne se contente pas de délimiter l'espace français en deux dimensions. Les organisateurs veulent en ajouter une troisième et toucher au ciel avec l'ascension des plus hautes montagnes du territoire, comme le Ballon d'Alsace (1178 m) en 1905, le Tourmalet (2115 m) dans les Pyrénées en 1910, le col de la Faucille (1323 m) dans le Jura et le col du Galibier (2556 m) dans les Alpes en 1911.
Ainsi, dès sa neuvième édition, la grande épreuve cycliste acquiert son parcours quasi définitif en touchant à tous les espaces frontières du territoire français. À voir le tracé du parcours du Tour de France 1911, l'épreuve évoque irrésistiblement le dessin d'un "chemin de ronde". Cette expression a été utilisée pour la première fois par Philippe Gaboriau, après s'être inspiré d'un passage écrit par Georges Vigarello dans "Les Lieux de mémoires" : "Avec le Tour, triomphe l'idée d'une France unifiée par le sol. Les images des cols quasiment infranchissables donnent une totale unité à la France, installée et protégée par mer et montagne".
