Marcel Duchamp et la Révolution du Mouvement Dada

Marcel Duchamp, figure emblématique du XXe siècle, est souvent associé à l'invention de la roue, du moins dans le contexte artistique. En 1913, il crée le célèbre ready-made Roue de bicyclette sur un tabouret, une œuvre qui a révolutionné la conception de l'œuvre d'art. Le concept de ready-made, désignant un "objet tout fait", a profondément marqué le statut de l'œuvre d'art au cours du siècle dernier.

Portrait de Marcel Duchamp, artiste influent du mouvement Dada.

Duchamp lui-même était un artiste atypique. Abandonnant la peinture traditionnelle, cet inventeur, fortement influencé par le dadaïsme et le surréalisme, privilégiait l'idée à la réalisation concrète. Il a d'ailleurs affirmé : "Ce sont les regardeurs qui font les tableaux."

La Vie et l'Évolution d'un Artiste Avant-Gardiste

Né près de Rouen en 1887, Marcel Duchamp grandit dans une famille bourgeoise où plusieurs de ses frères et sœurs deviendront également artistes. Bien qu'il ait reçu une formation artistique, Duchamp, à l'esprit non conformiste, préférait les cabarets et le billard. Son échec au concours d'entrée de l'École des beaux-arts de Paris ne l'a pas arrêté.

Jusqu'en 1910, il explore divers styles, de l'impressionnisme au cubisme. À cette période, il est proche des artistes du groupe de Puteaux, mené par ses frères aînés, Jacques Villon et Raymond Duchamp-Villon. En 1912, son œuvre Nu descendant un escalier, présentée au Salon des indépendants, suscite des réactions mitigées parmi ses pairs. Cette toile, une synthèse entre le cubisme et le futurisme, marque un tournant dans sa carrière.

L'introduction de Duchamp à New York en 1913, lors de l'Armory Show, une exposition majeure d'art moderne, représente une autre étape décisive. Bien qu'il ait déjà commencé à créer des ready-made, c'est son installation aux États-Unis qui va permettre à son projet artistique de mûrir. En détournant des objets utilitaires, souvent considérés comme peu esthétiques, et en exposant des produits manufacturés, Duchamp interroge le rôle de l'artiste et la valeur intrinsèque de l'œuvre d'art.

Image de l'œuvre

La carrière de Duchamp est jalonnée de coups d'éclat et de scandales, comme celui de Fountain en 1917, mais aussi de projets de longue haleine. Dès 1912, il entame l'aventure du Grand Verre, qu'il terminera des années plus tard. Son rapport au surréalisme est complexe, mais ses participations aux manifestations du groupe, notamment en 1938, furent souvent déterminantes.

L'artiste cultive un art de la dérision, flirtant parfois avec le nihilisme. Le hasard et le travestissement jouent un rôle significatif dans son imaginaire artistique. En 1954, la collection d'œuvres de Duchamp offerte par le couple Arensberg au musée de Philadelphie marque le début d'une reconnaissance mondiale de l'artiste, père de l'art contemporain.

Les Œuvres Majeures et la Philosophie Duchampienne

Nu descendant un escalier (1912)

Huile sur toile • 147 × 89,2 cm • Coll. Cette œuvre dynamique a été conçue par Duchamp en s'inspirant des chronophotographies d'Étienne-Jules Marey et d'Eadweard Muybridge, scientifiques qui étudiaient la décomposition du mouvement. Le tableau a provoqué une polémique au Salon des artistes indépendants de 1912. À mi-chemin entre le cubisme et le futurisme, l'œuvre fut jugée trop ambiguë par les propres amis de Marcel Duchamp pour être exposée.

Roue de bicyclette et fourche sur tabouret (1913)

Roue de bicyclette et fourche montées sur tabouret • 126,5 × 63,5 × 31,8 cm • Coll. Ce ready-made, dont l'original a disparu, est le premier du genre. Dans l'esprit dada, Duchamp juxtapose deux éléments antinomiques : l'un dynamique, la roue ; l'autre statique, le tabouret, opposés par leur couleur. En les associant, Duchamp crée un objet original et inutile, s'éloignant de toute définition classique de la beauté et bouleversant la conception des œuvres d'art. L'objet en lui-même n'est pas primordial, c'est l'idée qui prime.

Vue de l'œuvre

Bien des égards, Roue de bicyclette est considérée comme l'une des premières œuvres de l'art cinétique. Elle renvoie aux travaux antérieurs de l'artiste sur le mouvement et sa décomposition, comme dans Nu descendant un escalier. Outre l'utilisation d'objets industriels, réitérée avec Porte-bouteilles (1914), la roue de bicyclette permet d'intégrer le mouvement à la sculpture. Cette approche nouvelle libère la statuaire de son immobilité figée, lui permettant de changer momentanément de nature et d'aspect par une simple poussée extérieure. Duchamp se positionne ainsi comme un précurseur de l'art cinétique et de l'utilisation de mécanismes dans l'art, ouvrant la voie à des artistes comme Tinguely.

"La Roue de bicyclette est mon premier readymade, à tel point que ça ne s'appelait même pas un readymade", confiait Duchamp. "Voir cette roue tourner était très apaisant, très réconfortant, c'était une ouverture sur autre chose que la vie quotidienne. J'aimais l'idée d'avoir une roue de bicyclette dans mon atelier." L'œuvre originale de 1913 ayant été perdue, Marcel Duchamp en créa plusieurs répliques au début des années 1960.

La date du premier ready-made est problématique, mais antérieure aux débuts du Cabaret Voltaire (1916). La Roue de bicyclette date de 1913, le Sèche-bouteille de 1914 et la première apparition publique de Fontaine date de 1917.

Conçue en 1913, cette Roue de bicyclette est la première du genre. Une roue de bicyclette et un tabouret sont assemblés l'un sur l'autre. Ils ont perdu leur fonction d'origine, détournée, pour composer une sculpture d'un type nouveau. La roue, disposée en l'air, peut tourner sur elle-même, faisant de cette œuvre une pièce cinétique. Le tabouret, stable en contrepoint, lui sert de socle. Un an plus tard, Duchamp pousse sa démarche encore plus loin avec le Porte-bouteilles, une œuvre dans laquelle l'objet banal ne subit cette fois aucune transformation ; il l'a acheté dans un grand magasin parisien et a décrété sa nature artistique.

Fontaine (1917)

Céramique • 36 × 48 × 61 cm • Coll. Il s'agit de l'une des œuvres les plus controversées du XXe siècle. Duchamp a pris un objet utilitaire, vulgaire, et l'a transformé en œuvre d'art en voulant l'exposer dans un musée sous un pseudonyme (R. Mutt). L'artiste se montrait volontiers provocateur, bousculant les codes. Puisque l'art est "cosa mentale", la question de l'original importe peu à Duchamp, qui a souvent décliné ses œuvres en de multiples exemplaires et reproductions.

En 1917, Marcel Duchamp développe sa pensée en présentant à New York Fontaine, qu'il signe sous le nom de "Mr Mutt", célèbre fabricant de sanitaires : "Que Mr Mutt ait fabriqué la fontaine de ses propres mains ou non est sans importance. Il l'a choisie. Il a pris un article courant de la vie quotidienne et l'a placé de telle sorte que sa signification utilitaire disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue - il a créé une pensée nouvelle pour cet objet."

Image de l'œuvre

Le Grand Verre (achevé en 1923)

Plomb • 2,775 × 1.759 m • Coll. Œuvre énigmatique, Le Grand Verre est l'un des grands projets de Marcel Duchamp. Inachevée, elle est pensée par l'artiste comme un work in progress, une œuvre conceptuelle et quasiment indéchiffrable. Éléments personnels empruntés à des choses vues, à des souvenirs, à des poèmes, elle signe le détachement de Duchamp à la tradition picturale. Le hasard joue le rôle de chef d'orchestre en imposant à Duchamp sa propre logique.

Duchamp, Dada et la Redéfinition de l'Art

Marcel Duchamp et les artistes dada ne sont pas les premiers à réaliser des œuvres intégrant des objets produits en série ; les cubistes l'avaient fait avant eux. Tous manifestent ainsi leurs inquiétudes et leurs doutes face à l'essor d'une société matérialiste. Tandis que certains artistes s'emparent des objets, les détournent, les agglomèrent, les accumulent, les assemblent, d'autres les font disparaître en créant des peintures abstraites (Kandinsky, Mondrian). Ces postures opposées naissent quelques années avant la Première Guerre mondiale, période où la machine triomphe et concurrence l'humain.

Le mouvement dada, né au cœur du cataclysme de la Première Guerre mondiale en Europe, gagne rapidement les États-Unis avec Man Ray, Duchamp et Picabia qui animent Dada New York. Dans un esprit subversif, les artistes dadaïstes mettent en question la notion d'œuvre d'art. "L'art est un mirage", affirme Marcel Duchamp. Avec ses ready-made, objets industriels détournés de leur fonction première et propulsés dans le monde de l'art, Marcel Duchamp bouscule les conventions et repousse les limites de l'art lui-même. La présentation en 1913 d'une roue de bicyclette fixée sur un tabouret annonce une liste de ready-made qui n'en portent pas encore le nom.

Duchamp se méfiait du dada, un nom générique qui instaure un nouveau genre artistique, le "n'importe quoi autorisé". Dada est anti-culte, anti-métier, anti-tradition, anti-loi, mais Duchamp n'est assujetti ni à la loi, ni à l'anti-loi. Les dadaïstes se croient auteurs de leur libération, tandis que Duchamp ne profane rien. Il ne mime pas, même par dérision, l'expert en art. Il s'adresse au spectateur d'aujourd'hui, à la masse médiatisée, indifférente à l'art contemporain, prenant par anticipation la posture du profane de l'avenir : celui qui prouve qu'il est un amateur d'art en produisant son billet d'entrée. Duchamp s'abstient de juger, comme le spectateur.

Reprenant l'idée de Léonard de Vinci selon laquelle l'art est une chose mentale, Marcel Duchamp instaure la pensée comme moteur de la création artistique. Il dénonce les "intoxiqués de la térébenthine", c'est-à-dire les peintres traditionnels, qui mettent en avant leur style et leur habileté à manier le pinceau. Il lui semble qu'après toutes les expériences et tous les mouvements picturaux qui se sont succédé depuis la Renaissance, les possibilités de la peinture ont été épuisées.

En 1918, il met un point final à la peinture en réalisant un dernier tableau pour Katherine Dreier, conservé à New Haven, Tu m'… (sous-entendu, la peinture), dans lequel on voit, parmi d'autres choses, l'ombre portée de la roue de bicyclette, comme celle qui monte sur le mur derrière l'œuvre.

L'assemblage d'une roue de bicyclette et d'un tabouret opéré par Duchamp n'est pas le fruit du hasard, mais plutôt du hasart, mot de son invention. Le hasard peut devenir le point de départ de sa démarche artistique et générer du sens. Par ailleurs, il propose une analyse dynamique des notions de temps et de mouvement. Dans la roue qui tourne sur elle-même, il met en œuvre la quatrième dimension, une préoccupation commune à d'autres artistes de l'époque, comme Malevitch et Delaunay, dans leur peinture abstraite.

Dans d'autres de ses œuvres, Duchamp joue sur l'effet de surprise et mêle calembour et contrepèterie. Virtuose des mots, il nomme par exemple Belle Haleine, Eau de voilette un flacon de parfum. Sa désinvolture et son ironie l'affilient à l'univers absurde et subversif des artistes dada. Comme eux, il recycle et détourne les objets qu'il collecte.

Il considère que La Joconde, cette icône de l'art occidental, doit être détrônée et il la tourne en dérision dans une affiche. Selon lui, il faut désacraliser l'art et abandonner les notions de beau, d'illusion du réel, d'authenticité et de précieux.

Fontaine de Marcel Duchamp : le canular du siècle | Trésors des musées

L'exploration de l'œuvre de Marcel Duchamp, et particulièrement de sa Roue de bicyclette, révèle une approche radicalement nouvelle de la création artistique. En privilégiant l'idée et le concept, et en détournant des objets du quotidien, Duchamp a ouvert la voie à l'art conceptuel et a durablement transformé notre perception de ce qu'est une œuvre d'art. Son dialogue avec le mouvement Dada, bien que complexe, a nourri sa démarche subversive et sa remise en question des conventions artistiques.

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